Exemple

Dépôt de mon mémoire de maîtrise : je suis liiiiiibre !

 

Aujourd’hui, je suis allée porter mon mémoire de maîtrise en 4 copies à la poste. Je croyais que ce serait un jour spécial, que j’allais entendre un chœur d’anges, être illuminée par un rayon de soleil glorieux ou rencontrer l’homme de ma vie. Mais ce soir mon nouveau voisin esseulé tente de m’amadouer avec une bouteille de vin. C’est un jour un peu gris, un peu terne, un peu ordinaire. Je suis morne et je morve, parce que c’est la saison maudite de l’herbe à poux qui vient pour me damner. Il faut croire que tout moment glorieux est accompagné d’une morosité équivalente.

En fait, le seul moment glorieux que j’ai vécu aujourd’hui – à part l’instant où j’ai laissé aller mon mémoire entre les mains d’une inconnue, avec un petit souffle au cœur – c’est quand mon autre voisin, âgé de 19 ans, et gelé en tout temps, est venu m’aider à ramasser les botchs de cigarettes qui s’étaient amassés dans les carrés d’arbres que j’ai adoptés en face de chez moi. J’ai trouvé ça ben sweet. C’est que j’ai jardiné les carrés d’arbres avec des plantes qui viennent de ma maison d’enfance, que ma mère avait elle-même planté il y a 25 ans. Alors je m’en occupe bien, de mes carrés d’arbre.

Avec le recul, je pense que je devais vivre seule ce moment précieux, un peu à l’image de ma vie. Seule, je navigue en eaux troubles, mais ô combien passionnantes. Je devais marcher seule vers le bureau de poste, en sentant bien le poids de ce mémoire qui contient les secrets de mon existence et de ma lutte. Et je devais revenir seule du lieu où je larguai les amarres.

Juste avant, j’avais envie de pleurer et de sauter partout en même temps. Juste après, le vide. Prometteur de nouveauté, mais le vide, qui fait un bruit d’écho.

Sur la table de ma cuisine, un livre digne des années 50 sur les conserves, de Sœur Berthe. Je suis doucement excitée de n’avoir pour seul projet sérieux que la confection d’un ketchup aux fruits. Quelle délicieuse ambition! J’aurai étudié toutes ces années pour profiter pleinement de ce moment mondain. Je n’en suis pas peu fière.

Alors que le jus de tomates coule le long de mes avant-bras, je pense aux obscurs voisins qui habitent le même immeuble que moi. En plus de l’homme esseulé et des jeunes au regard vitreux, il y a aussi une dame aux prises avec un problème de santé mentale, enfermée chez elle, qui vient d’arrêter sa médication et qui voit des complots partout, et une grand-mère qui vient tout juste de perdre son mari et qui me racontait en pleurant les soixante années de vie commune sans jamais se quitter.

Mon nouveau voisin me boude depuis que j’ai refusé son onctueuse invitation. Il fait la moue de l’homme insulté et il affirme sa frustration en montant soudainement le son de son infâme musique. J’espérais de nouveaux voisins à l’aura bienveillante, après que les derniers m’aient honoré de leur si mélodieux chants à 3h du matin et de leur dynamique de violence conjugale.

Je pense aussi à ce que mon appartement a accueilli. Un homme qui semblait bon, mais qui a insidieusement voulu m’aspirer tout rond en fusionnant et me vidant de ma sève. Et tous les autres que j’ai laissé partir avec des morceaux de moi.

C’est que j’attire les suceurs d’énergie
Les aspirateurs de vitalité
Les absorbeurs de bonté

Je suis magnétique
Je suis couverte de tiques
Qui veulent plonger dans ma peau
Et y aspirer toute mon eau
Jusqu’à ce que je sois ratatinée
De toute vie vidée

Dotée d’un charme incertain
J’attire l’humain perturbé
Le bipède accablé
Qui se cherche une vie
Qui veut désespérément fusionner avec autrui

Bien malgré moi, je séduis le malheureux
L’éprouvé, le miséreux
Qui voit en moi une mère
Dès lors qu’il renifle ma chair
Il me modèle tel qu’il me désire
Vient combler son manque comme si j’étais le buffet chinois de l’individu négligé

L’individu négligé étant la personne qui ne prend pas soin d’elle
Qui attend que l’autre le fasse à sa place
Qui croit que le bonheur est positionné en l’autre
En la personne qui viendra la sauver de sa misérable réalité

Je suis le lampadaire du papillon de nuit
Qui fonce droit sur moi parce que je luis
À plusieurs reprises il me cogne
Je suis l’ovule du spermatozoïde en rogne

Je suis le frigo de l’aimant quétaine
De l’amant mal aimé
De l’homme fâché
Par les méchantes femelles
Qui n’ont pas assez de mamelles
Pour nourrir tous les réfugiés de l’amour maternel

Puis-je seulement espérer ni invasion ni trahison
Au sein d’une saine relation ?
Puis-je oser espérer un environnement bienveillant
Un immeuble où y habitent de bonnes gens ?

Je ne veux ni fusionner ni contrôler
Je ne veux ni prendre en charge ni me modeler
Je ne veux ni fuir ni obéir

Mais le songe d’un homme erre dans ma chambre
Il me suit partout, il glisse sur ma jambe
Il est devenu mou, il s’est affalé sur mon plancher
Il veut se faire ramasser à la petite cuillère
Alors que je voudrais qu’il me prenne sur le frigidaire

Je me perds dans le pot de crème glacé
Pendant qu’il remonte par mes pieds
Il est dans mes yeux, il se liquéfie
Pendant que je rêve qu’il me prenne dans mon lit

Il est devenu fou, je crois
Il me dévisage avec arrogance
Sur moi, il se balance
Alors que j’aurais besoin qu’il m’enlace

C’est l’amour
Il m’insécurise
Avec son goût d’inconnu
Il m’angoisse
Avec ses allures d’incertitudes mises à nu

Il réveille en moi la peur
Le doute veut me faire croire au leurre
Et si je n’étais pas à la hauteur ?

Texte lu au Cabaret des auteurs du dimanche
Dimanche le 20 septembre 2015

Pour connaître mon approche, venez voir ici.

26 août 2015

Catégories: Nouvelles Slam

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